"Sambre" est la plus belle histoire d'amour de cette fin de siècle. "Adieu à la Bastide" est une de ses séquences légendaires. Réussir à traduire en sérigraphie les couleurs du Prince de la "Ligne Sombre" fut longtemps une tâche ardue. Bernard Yslaire se souvient: "Déjà tout petit, je n'aimais pas la sérigraphie. Ces aplats qui portent bien leur nom, ces couleurs franches qui tranchent et ne riment pas avec ressemblance ... pour tout dire, je trouvais le procédé ingrat, frustrant et dépassé. Je m'explique. Déjà tout petit, je dévorais l'affiche de la Goulue (à moins que ce ne soit elle ... ) de ToulouseLautrec. Mon père, ce héros, l'avait placée au-dessus de la corbeille de fruits. J'ai rêvé de tous ces oranges et de ce vert pomme jusqu'à l'indigestion. Je garde de toutes ces nuits le goût des ombres et des clairs obscurs ... Pourtant, ni Toulouse-Lautrec, ni Hergé, ni Chaland n'ont pu me convaincre de tâter à la sérigraphie. Seul Champa ka a réussi cet exploit. Pour mon malheur ... Ma seule ambition dans ce domaine consista à trouver un "bon" sérigraphe. Entendez "bon" par "qui me comprend dans mon art". Bref, j'apportais un dessin au trait noir et une photocopie mise en couleurs. Cette dernière servait de base au dialogue avec le sérigraphe. S'en suivait un long travail de décorticage (« les cheveux sont de la même couleur que la mer. En employant le gris de la culotte, on devrait obtenir un effet d'ombre intéressant... »). Le simple fait de devoir recomposer une série de nuances de gris (les gris-rouge et les rouges-gris sont mes deux "extrêmes") expose à pas mal d'interprétations ( ''Mais c'est un gris-bleu, ça ... Je le voyais plutôt rouge, celui-là ! ). Malgré toute la bonne volonté de mes intermédiaires imprimeurs, malgré quelques heureuses surprises et beaucoup de trahisons, j'eus souvent l'impression que la différence entre l'harmonie originale et le rendu final était comparable à un air de Mozart joué par une boîte à musique. Ou de Mike Brant sur un xylophone, restons modeste. Désespéré, j'adressai une vive protestation auprès de Champaka, louant les vertus de l'offset qui, quoi qu'on en pense, trahit peut-être certaines couleurs mais peu la valeur des tons entre eux. Un dégradé de gris au blanc peut s'éclaircir ou se teinter de rose mais reste un passage de l'ombre à la lumière ou du chaud au froid. Ayant vendu son âme au Dieu Sérigraphie, Champaka me convainquit de tenter une ultime expérience avec sa dernière découverte. Appelons-le l'Atelier X (les bons partenaires préfèrent toujours garder leurs petits secrets). Pour certains travaux qui me furent présentés, je crus ne pas reconnaître la technique sérigraphique. Les passages se superposaient, en noir et blanc, du plus clair au plus foncé, la couleur intervenant en dernière touche. Comme un point d'orgue. Les ombres chuchotaient... Finies les longues séances d'hésitations entre des couleurs en aplats trop difficiles à harmoniser. Désormais, j'apporte un dessin en couleurs. Comme pour "Sambre. Version intégrale", j'utilise un papier Eléphant gris. La texture de mon papier favori est également restituée sur l'impression. L'ensemble est photographié plusieurs fois selon des valeurs changeantes, dégageant progressivement les masses les plus sombres ou plus colorées de la couche de base. Le résultat ( ''Julie'',la troisième image de "Sambre" dans la collection Papier Marbré) fut à la hauteur de mon espérance. "Adieu à la Bastide" vient de confirmer tous mes espoirs. Déjà tout petit, j'aimais les tons sombres, les clairs-obscurs et les couleurs qui n'en sont pas. Je découvre enfin les joies du dégradé, de l'impression de style et de la sérigraphie qui n'y ressemble pas."